02 mai 2009
Vidéo Installation
RÉSONANCES D’UN SOUVENIR FLORENTIN
Vidéo, installation
E N T R E E S S A I & P O E S I E
RICHARD SKRYZAK

Florence.
Eglise Santa Croce.
Giotto.
Galilée.
Marconi.
Trois noms qui sonnent comme des promesses de sens.
Trois voix qui se sont tues.
Mais continuent d’émettre.
Trois découvreurs.
Triumvirat des ondes tournoyantes.
Mise en mouvement des corps.
Rotation des flux.
Quitter la pesanteur terrestre.
Oeuvrer à ciel ouvert.
Trois voyants.
Ou plutôt deux voyants et un « entendant ».
Réunis en un seul lieu,
Contemporains pour qui daigne prêter l’écoute.
Merveilles de l’anachronisme
Sans qui l’Histoire
Serait illisible.
L’axe Giotto-Marconi.
Et si c’était çà.
Radio a fresco.
La paroi picturale comme chambre d’écho des énergies sonores.
L’icône comme acte manqué de l’audiovisuel.
L’histoire de l’art est une histoire déguisée.
Partout des prières
Pleurs
Plaintes
Lamentations
Batailles
Exécutions
Crucifixions
Concerts des anges
Instruments de musique
Fêtes galantes
Silences.
Cri de Munch.
Vibration pure de la substance sensible.
Déchirure primitive qui signe la venue de l’être au monde.
C’est bien cela que cherche tout artiste
Chaque fois qu’il tente de faire acte de création.
Annonciation.
De quoi parle-t-elle sinon de la Parole elle-même ?
Conversation secrète.
Dispositif favorisant l’intimité des corps.
Plus pour longtemps.
Bientôt la télé-phonie.
Le moment radiophonique accompagne l’éclatement cubiste.
L’Ange Gabriel et la Vierge-Marie communiquent désormais à distance.
Magie de la radio.
Emission invisible.
Mystère de la réception.
Le charme peut agir.
La séduction est sonore.
Toute voix qu’on sent proche est un chant de sirène.
Sans radio pas de télévision.
Sans télévision pas d’art vidéo.
Syllogisme implacable.
La vidéo.
Image-lumière.
Image-son.
La télé.
Apport principal.
Mettre des images sur des voix.
De l’objet-poste
Au mur-support
L’écran-cadre a trouvé sa place.
Aux côtés de la peinture,
De la photo et du cinéma.
C’est sûrement ce qui pouvait lui arriver de mieux.
Une vraie télévision de création
Est encore possible.
En attendant,
Les écrans rivalisent.
Performances techniques.
Courses économiques.
Quotidiennement
Ils déversent
Inconsistance généralisée.
Que sont les écrans devenus ?
A l’image des programmes.
Plats,
Désespérément
Plats…
Richard Skryzak 2009
15 mars 2009
Aux rives des choses
■■■avec Lambert Savigneux■■■
Aux rives des choses de longues tringles filandreuses entortillées de grille, des perches ajourées de fers pointés cloutés, marchent et se mêlent aux vivants, ceux-là occupés à transvaser l'eau dans les bassines en toc, la grande invasion plastique et nylon en nuée blanche chipe et recouvre les jambes, ils marchent le long des rues poudre ocrée de cette île embarcadère d'où le sanglot ne revient des meurtrières de l'exil que déposé par le vent le hasard le ressac riverain, voisinage triste la pauvreté ramasse et s’acclimate, les sacs renvoient les fumées à la fureur solaire.
La mer apporte autre chose, des bouts de bois blanchis, tortueux et tordus, les membres des par-dessus bord qui reviennent en fantôme, des piles entortillées qui dératent des cargos de rouille bleue sale, des fers tordus ou tôles rongées rouge-morsures qui éventrent, des gouvernails décolorés, des écailles de bois peint, des creux des gonds des vis, des galets et des filets dans les dérives de mazout et d'huile à flot, des et des et des, et la grève qui agrippe au ressac sans trime ni saison,
la roche qui retient par les entailles des bouts de laine, des tissus de trous, des fils tissés, des goudrons, des coques de noix, des toiles et des cordettes sont ce des cordelettes ces bouts de chanvres débris d’amarrage et se mêle le rouge du vert au jaune l'or à chair entrecoupée, dépouille de lien et entrave, cuir qui brave l'air des pendouilles breloques de coques striées les calebasses nouées à hauteur des reins
entrailles de barbelés rayés de rouille piqués de cheveux rêches au creux aride du rond en surplomb les corps de branche abandonnés par la plage rongés d'eau et boursouflés d'écorce laissés la peau blanche calcinée par le feu
le temps l'égarement battu contre les pierres traînent au rivage un beau tronc équarri à coup de hache deux bras de jambe torse rythmé de coups à corps sanglé et un clou de rouille fiché en plein cou
sanglote cette proue le rouge écoulé aux deux percés saignent les cordages le long du bois de rail
entortillé des bouts de cordes les longues cornes commentent une mémoire Tchiware tendu en arc de cercle d'antilope
D'avant, d'avant que le regard ne perce la barrière indigo face au bleu et dos à l'ocre d'où les vagues à l'envers versent les restes que l'île en phare permet.
Le dos à la terre la mère, le corps noué sous une toile attachée aux pierres d'une bâtisse grise, vestige et maintenant refuge l'homme et le fort regarde la barrière d'eau, la voile bleu, la toile qui bouge au vent ou halo de lumière en flot, les yeux voient au loin, quoi, le dos au rivage mère les yeux arpente ce désert des vies qui pourtant rejette ces disloqués, ces voisinages d'aventures, ces embruns d'ailleurs,
le ressac ramène, il arrive, la rive avare, jeu de dupe où l'homme trouve ce que l'autre perd c'est la force du vent, le transbordage des vagues, jette ce qui dérive du loin des autres rives mères, couramment transportés et rejeté par la houle caprice et reine donne aux rocs, aux sables et aux buissons d'épines qui gardent.
© Lambert Savigneux, 2009
Le Regard d'Orion Embarcadaire et rives en poésie
Mots à la ligne L’œil au coeur
13 mars 2009
PASCAL BOULANGER : 2009...
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Et à paraître
Cherchant ce que je sais déjà - L’Amandier, 2009 – Un ciel ouvert en toute saison – éd. ???, 2009
La collection Wigwam accueillera Pascal Boulanger en automne 2009 en publiant un ensemble inédit intitulé « L’échappée belle ».
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11 mars 2009
PASCAL BOULANGER : de Martingale au Corps certain
■■■1995/2001■■■
Martingale Flammarion, 1995
« Car si le mal est profond, plus profonde encore est la joie »
Nietzsche
Pascal Boulanger interprète cette phrase de Nietzsche de la manière suivante : la joie consiste en une approbation de l’existence même si celle-ci est tenue pour tragique. Cette joie est donc paradoxale, comme l’a souligné Clément Rosset, mais pas illusoire. Elle passe, dans Martingale, par le corps assassiné de Pasolini et le cantique de Guillén.
Texte écrit d’après l’expertise faite sur le cadavre de Pier Paolo Pasolini, dans « Pasolini : chronique judiciaire, persécution, exécution », Seghers, 1979.
Gisait de tout son long. A plat ventre. Un bras sanglant. Ses cheveux poisseux de sang. Son visage noir d’hématomes, de blessures. Ses bras et ses mains également noirs d’hématomes. Rouges de sang. Ses doigts fracturés et coupés. Sa mâchoire (gauche) fracturée. Ses oreilles à demi coupées (celle de gauche pendante, arrachée). Blessures aux épaules, thorax, reins. Une lacération entre le cou et la nuque. Son sternum fracturé. Son foie déchiré. Son cœur éclaté. (P.21)
Un enclos ce monde,
Un hameau (assoupi). Vite, une marge (mais toujours une parole qui blesse). Ou la fraîcheur d’une fille (vite, un baiser). Flocons. Ciel du ciel. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. (p.27)
Le ministre du simulacre coupe le ruban inaugure
le nouvel édifice de procréation assistée
Nous empêcherons la dégradation génétique de l’es-
pèce
Après l’établissement de son programme atomique
chaque individu pourra se désintégrer sur place
puis se réintégrer au lieu de son choix
Les enfants prothèses entrent déjà par simulations
virtuelles dans les images
Ils vont ailleurs sans aller nulle part
Amis poètes réjouissez-vous dit-il car derrière l’ap-
parence des choses l’insoupçonné se tient tapi
Derrière le monde il y a un autre monde.
(p.71)
Ce chant VI (ci-dessous) est dédié à Clément Rosset, et fut écrit grâce à la lecture de ses livres.
On ne croirait pas la mer si proche car les visages sont pâles Les chemins donnent sur les ruines Aucun objet ne manque Il faut dire et penser que ce qui est est car ce qui existe existe et ce qui n’existe pas n’existe pas Parménide traduit par Clément Rosset Mais il est difficile de faire face au réel Peut-être qu’en baissant légèrement les paupières ou de loin ou de biais C’est pour ça qu’on rêve tous de boire le lait d’avant les mots qu’on cherche le sommeil dans les adjectifs Joyeux celui qui tire la langue à la dévotion (p.99)
■■■
Une « Action Poétique » de 1950 à aujourd'hui
L’anthologie
Flammarion, 1998
Histoire de la naissance et de l'aventure collective de cette revue de poésie, replacée dans son contexte historique et culturel. Avec une anthologie des principaux textes parus dans la revue, avec présentation des auteurs. L'accent est mis aussi sur l'immense travail de traduction qui caractérise l'«Action poétique».
Quand les peuples sont en prise sur l’actualité historique la plus poignante, lorsqu’ils sont affectés par les évènements, la poésie engagée est souvent la règle. Ce fut le cas des pays colonisés ou victimes des séquelles de la colonisation, où se ramifiaient des écritures partisanes brandissant des stigmates de l’exploitation, et à l’égard desquelles Action Poétique portera toute son attention, par un effort constant de présentation et de traduction.
(p.11)
Dédié à Marcelin Pleynet
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Le Bel aujourd’hui
Tarabuste Editeur, 1999
Il faut porter ce corps
Peau lacérée page écrite
Dans le péché et l’absence et la musique qui sauve tout
Par exemple :
: elle traverse des qualités de matière
: elle est habile en tous jeux
: elle se déshabille lentement
: elle laisse bâiller le linge sur sa peau
: j’ai tout mon temps
: je l’invente
(p.17)
ça : une seule vie un seul temps
libre, océanique
l’expérience du mouvement l’expérience de l’usure
le spectacle la mort en spectacle
les histoires fausses prises pour des histoires vraies
la limite des deux mondes
le soleil lorsqu’il amorce son déclin
les bruits les fleurs
les fleurs choses éclatantes
les cailloux qu’on pose dans le massif la prose
le déplacement des détails
le naufrage du temps sur les toits
l’oreiller du temps
dans l’écart le faire-part
l’écriture des rêves
les faux trésors d’images
les images vides
le sommeil de la raison
le présent le concret l’envolée des moineaux
le vol des papillons près du point d’eau
l’enchevêtrement d’empreintes autour des poignets
les façades arrondies par le vent
les forêts les chemins sans chemin
l’existence libre sur les chemins
les feux qu’on voit sur la mer
les mers tourmentées
l’enchaînement l’écroulement sur soi
le hasard pour guide le lieu aveugle
le poème qui crée un vide
l’ordre du monde si beau comme un tas
d’ordures répandues au hasard
(p.31)
J’ai des manières pleines de naturel
& une douce gaieté
surtout pas de gravité
haïr
troublerait ma volupté tranquille
(p.36)
Tacite
Flammarion, 2001
« On peut fonder des empires glorieux sur le crime, et de nobles religions sur l’imposture.
La croyance au progrès est une doctrine de paresseux. »
Baudelaire
Quatrième de couverture :
(l’instant)
Où en sommes-nous dans l’amnésie et dans l’oubli ? Dans l’oubli du temps, dans l’oubli de l’être ? Dans la fraternité et la terreur toujours complices ?
Que pouvons-nous dire de la culture de mort, des commémorations sous surveillance ? Et que se cache-t-il derrière les superstitions, les ruminations, les inhibitions, les désolations, les occultations, les convulsions ; derrière les représentations lisses et festives du monde, sinon une incapacité à penser et à surmonter le nihilisme ?
Sombre histoire, histoire des arrières mondes. Seul le décor se modifie. Mais la vision peut figurer l’instant du monde. Et puis, le cœur bat toujours. Le cœur traverse les deux côtés du ciel.
P.B.
L’aménagement de la terreur :
dorénavant le mur est dans toutes les têtes.
(p.9)
Les rivières
jusqu’au trait noir des forêts
où ils se terrent
Sur tout le dessin
des corps se mêlent en désordre aux bordures des champs
Les dents s’usent à mâcher des peaux.
Une paroi surchargée de gravures qui se recouvrent, des signes gravés sur les écailles de tortues et les os de buffles.
(p.20)
Le froid vif, les épreuves, les retournements soudains, l’affrontement présent. Et que rien n’arrête mon cri. Le cri qu’on cherche à réduire au silence. Quelqu’un parle en pleurant. La tête exposée au soleil. Une idole fracassée, mais aucune réponse jamais n’est donnée.
Comment trouver le temps de penser à un dieu alors que je ne pense même pas à essuyer les larmes qui coulent sur mon visage.
La terre d’ombre brûlée
La poupée humaine
L’urne
(p.29)
Ceux qui se trouvaient dans les hameaux sont partis droit sur Chalco, ils ont été tout droit jusqu’au carrefour, là-bas. Et là, les gens du peuple se sont dispersés. Ils sont tous partis sur Totolapa. Mais vers Colhuacan et vers Tenaynca aux collines inclinées, là-bas, personne n’est parti. Tous marchaient à pied, courbés vers le sol. Tous ceux des jardins flottants, tous ceux qui vivaient sur des branchages. Des tambours battaient au loin, en contrebas, dans une clairière de pins, et eux, ils se cachaient derrière un agave, derrière un nopal, derrière un morceau de terre. Ils mangeaient jusqu’à l’écorce des arbres, mâchaient des plaques de torchis, des lézards, des rats, de la vermine même.
Les pieds nus ou chaussés de sandales.
(p.43)
Quand leurs révoltes deviennent des conformismes
et qu’ils choisissent parmi les chaînes
pour un lopin d’herbes mortes…
Il leur faut pour survivre tous les troupeaux de moutons disponibles des Balkans, le riz, le blé d’Egypte, le bois de la mer Noire, les bœufs les chameaux les chevaux d’Asie Mineure.
Il n’y a pas de paysages pour celui qui travaille la terre
Il n’y a pas de paysages pour celui qui travaille le texte
Il y a le long des drailles sur les pierres d’alpage
Les noms de plusieurs générations de bergers.
(p.59)
l’oreille
qu’il prêtait
au monde
peignait les mêmes paysages
des arbres
noirs sur l’herbe coupante
(p.78)
(l’encre des guerriers)
Ils ne partent jamais au combat sans papier ni pinceaux.
Calligraphie, musique classique, mathématiques, médecine, astronomie, tir à l’arc, lance, sabre, combat à mains nues, artillerie, armes à feu, art des fortifications, équitation, nage et armure, cérémonie du thé, versification improvisée, chasse, poésie.
(p.105)
■■■
Le corps certain
La Polygraphe n° 17/19 (Poésies 1990/2000)
Ed. Comp’Act, 2001
« Il paraît que les érudits arabes, en parlant du texte, emploient cette expression admirable : le corps certain »
Roland Barthes
Le nihilisme incomplet, ses formes : nous y vivons en plein.
C’est par cette phrase de Nietzsche qu’il faudrait commencer le récit d’une histoire sans début ni fin, mais qui annonce, une fois révélée, la possibilité que le monde devienne tel que toute liberté y soit possible.
(p.13)
Vers noués, âpres, denses ou légers. Poème dessiné, sculpté, musical, direct ou décalé. Vers et proses. Rythmes. Il n’y a pas d’œuvre authentique qui ne soit un acte de rupture avec le contexte d’une époque.
(p.16)
Quand le rideau se lève, l’avenir est déjà présent depuis l’éternité, le mal est irrémédiable mais comme dans la dimension mythique, la tragédie qui s’écrit doit exclure la métaphysique car le vrai regard jeté au fond de l’essence des choses détourne des catégories du bien et du mal.
(p.21)
Bruit imposé, communication forcée, bavardage incessant : ils feront tout pour vous empêcher de lire et d’écrire.
(p.23)
Conviction profonde et vérifiée : le crime est au centre de l’agitation humaine. D’où la guerre acharnée, souterraine, entre le monde du calcul et du travail et la « vie immédiate » (la gratuité, l’instant, la poétique).
(…)
Comment les hommes ont-ils pu fabriquer tant de mondes faux pour se brimer ?
(p.27)
Traverser ce cauchemar qu’est l’Histoire sans s’y arrêter, sans complaisance ni fascination, sachant que l’abolition de la violence est une vue de l’esprit. Stephen dans Ulysse : L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller.
(p.32)
■■■
PASCAL BOULANGER : de L'émotion l'émeute à Suspendu au récit
■■■2002/2006■■■
L’émotion L’émeute Tarabuste Editeur, 2002
« Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude,
le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien. »
Isidore Ducasse
J’appelle poésie cette intrigue de l’infini
où je me fais auteur de ce que je vois, de ce que j’entends.
Musique et pensée.
Poignées d’images dans la brume.
Vallées qui serpentent.
Pourquoi faudrait-il que la mort soit la religion absolue ?
L’œil habillé d’une paupière n’est pas dans la tombe.
D’ailleurs, placé en ce lieu de parole qui fait parole,
Rien ne meurt qui a commencé.
« Le monde s’occupe trop des morts »
(Lecture de Nathalie Riera)
la parole parlante
Sauvagement présente
la beauté seule
les livres par milliers
C’est beaucoup de choses
l’émotion l’émeute
le mauve accentué autour du tilleul
Ne rien dire
dire oui
Autre manière de contrecarrer l’opinion ambiante : vie – épiphanie – et devenir. Parce qu’il nous faut vivre à cet endroit même du presque invivable et du presque irrespirable, l’activité de la pensée critique ne peut en aucune façon exclure une forme de foi en la beauté, en ce que Pascal Boulanger nomme, par ailleurs, ces « Merveilles endormies », qui nous éveillent et sont notre éveil, nous donnant à vivre une sorte de gloire intérieure, ou de ce qu’il écrira plus loin « le flux interne », ainsi ces insignes « Battements lumière du cœur » contre toutes les sombres langueurs, et contre toutes les asthénies ambiantes et leurs morbidités.
Il est toujours faux et présomptueux de penser que le poète tire réjouissance à quitter le monde, quand il et plus juste et plus honnête de dire que le poète se laisse quitter par le monde. Chez lui, toujours plus de départs que de fuites. Vers ces lointains tout proches. Vers ces proximités vibrantes. Des départs «pensés », des départs pour que « tout cesse de peser ». Mais des départs aussi pour répondre au souci de l’éveil, « la clarté imprévisible et brutale de l’éveil ».
Le saut dans lequel on survole l’univers brise les frontières on monte jusqu’au plus haut des clôtures on descend vers les lacs blancs au creux des vallées tout s’élève et s’abaisse on sait où aller en quête d’un nouvel amour notre amour sonne à chaque instant dans la soudaineté du tranchant
Tranchant de la révolte, mais pas du ressentiment, c’est aussi avec cette même « soudaineté » que le poète dit « Adieu dieux de la mort terre aride où rien ne pousse on laisse tout désespoir à l’agitation des hommes… ». De fait, peut-on dire que ces départs ressemblent à ces voyages que le poète refait « dans l’instant et rien d’autre ».
De la même manière, Pascal Boulanger ne regarde t-il pas devant lui, au loin, tout en étant le plus attentif possible à son environnement présent, à ce qui est près et qui se fait entendre par la terreur, ainsi ce :
11 septembre 2001
CE QUE DESIGNE CE TERME DE NIHILISME EST UN MOUVEMENT HISTORIAL QUI REMONTE A FORT LONGTEMPS AVANT NOUS ET QUI VA PAR-DELA NOUS-MEME S’ETENDRE DANS LES LOINTAINS DE L’AVENIR.
Mais en même temps si le vœu est pour le nihiliste de s’enfoncer « dans un pur néant », le poète lui veut atteindre les roses :
« C’est plein de bouquets quand il s’éloigne
Là-bas sur la route
De tous côtés vers les sources
Les éclats de lumière
Quand il atteint les roses
Les roses qui gravitent pénètrent la pensée »
Il y a de l’amour dans le cœur de cette pensée. Dans le cœur où parfois il faut se laisser mourir, se laisser troubler, où parfois s’enténébrer, et puis souffler. Et puis aussi ce vertige qui ne prend pas seulement le cœur, mais le corps dans son entier. Et le poète qui vous dit, presque le dirait-il au creux de votre oreille : « crois à ce que tu voudras mais on sort toujours indemne dans le velours de l’écriture ».
Pour Pascal Boulanger, les routes ne sont jamais les mêmes, parce que lui-même change souvent de lieux, parce que lui-même « ne cède pas au désir de mourir ». Toujours ces grands départs, afin de mieux supporter « les deux visages du destin », sans irritation ni indignation contre personne.
(Nathalie Riera – Note de lecture, 2008)
I- FLECHIR SOUS L’EXCES N’EST PAS… (extrait)
Art du souffle
le présent seul
Un bleu très pur se noie dans un bouquet de nuages
tout un vide accumulé de bleu
Les mouettes sont immobiles
c’est une absence de monde
je l’embrasse
je l’embrasse encore
je l’embrasse pour la première fois
Le monde s’occupe trop des morts
à chaque instant
il me semble que je m’échappe
(p.19)
II- S’EFFONDRER DANS LA PENURIE
(extrait)
TOUTE COMMUNAUTE QUI SE PRESENTE
INITIALEMENT COMME LIBERATRICE APPARAIT
TRES VITE, UNE FOIS SON PROGRAMME NIHILISTE
ACCOMPLI, COMME UNE INSTANCE D’ORDRE MORAL
ET REPRESSIF.
(p.67)
Seul compte le flux interne les trésors passagers qui nous traversent nous hantent le nom visible des rues et des places les frontières à maintenir entre nous flottement du temps fuite déferlement et encore éventuellement glissement détournement d’images bientôt la nuit va tomber on se laisse aller on s’éclipse ou déserte déjà tout résonne autrement absence paupières grandes ouvertes dans l’absence au milieu des routes nouvelles
(p.72)
■■■
Jongleur
Editions Comp’Act,
La Polygraphe, 2005

« Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer
de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche,
à droite, toutes les richesses flambant comme
un milliard de tonnerres. »
Rimbaud
Claude Adelen écrit qu’ on pourrait tout aussi bien reconnaître dans Jongleur, l’influence de Marcelin Pleynet, celui des Trois Livres (Provisoires amants des nègres entre autre).
(Extrait) JONGLEUR
Cherchant l’olivier des orages, il avale un sabre dans le cercle de sciure, jongle avec l’ombre d’un dieu, trébuche sur le tissu trop large. (p.19)
Le monde laisse jouer le désordre. Il n’y a jamais qu’une religion, celle de l’art. Toutes les volutes s’y accordent. (p.29)
Toute sorte d’étranges promesses se tiennent sous la lampe, dans les livres sculptés de neige et de rochers. (p.37)
(Extrait) LA NUIT
Avant que son cœur cesse de battre, il envoie son siècle et ceux qui l’occupent en enfer et vous, il vous garde en lui.
Qu’avez-vous touché en lui qui saigne ?
Infigurable.
(p.82)
(Extrait) SUR L’ABIME DU PARTERRE
Quelque chose commence, elle embrasse profond
(embrasse-moi encore plus profond, joli trèfle, romance). (p.105)
L’araignée cartésienne tissait des pièges de mort,
ne laissant à l’abri que le rêve et les jardins de mémoire. (p.125)
La barque était fixée à la rive et il n’y avait plus que la haine humaine, avec ses colloques d’amour, sous le regard du néant. (p.130)
C’était le nouvel Evangile : les enfants voulaient choisir eux-mêmes leur père et l’ignorance se répandait sur le monde entier.
On tuait plus vite et en plus grande quantité car la foule s’excitait de se sentir une foule.
Le seul droit était la force, la conscience n’existait plus.
En me concentrant sur l’immédiat je cherchai un endroit où m’endormir.
Une gamelle en fer bosselée gisait parmi les ruines.
A ses bords, on avait gravé un canot dansant sur la mer houleuse avec une inscription : Don’t forget the forlon man !
N’oubliez pas l’homme abandonné avec sa gamelle d’espérance !
(p.131)
J’étais dans un monde où la mort se reproduisait plus vite que la vie. (p.132)
■■■
Les horribles travailleurs
in « Suspendu au récit… la question du nihilisme »
Editions Comp’Act et les auteurs, 2006
-I-
Comment lire Rimbaud, comment lire Rimbaud et Pleynet aujourd’hui, dans l’actualité d’aujourd’hui, et en quoi ces deux présences poétiques s’imposent dans notre propre présent ? J’ai découvert l’œuvre poétique de Rimbaud, et plus précisément Une saison en enfer et les Illuminations au moment même où je lisais les trois premiers livres de Marcelin Pleynet : Provisoires amants de nègres, Paysages en deux suivi de Les lignes de prose et Comme. Nous sommes alors dans les années 1977-1978. J’ai vingt ans. J’ai vingt ans et je sais déjà ce qu’il en est de la servitude ambiante, de ses aménagements et de la résistance qu’il s’agit de lui opposer. Moi aussi, je n’ai pas d’autres diplômes que ceux que je me donne en tenant compte de mes expériences quotidiennes dans les divers quartiers de Paris. Je n’ai encore rien écrit, je me contente de puiser dans la Bibliothèque. J’opère des choix, je m’attache à quelques singularités, j’intègre et je rejette, je découvre l’importance de la revue et de la collection Tel Quel, je suis sensible aux écrivains qui refusent les dérives platoniciennes et je saisis très vite que là où la poésie est dérisoire la société est une société des « amis du crime » : les hommes y vivent et y meurent ensemble en enfer.
Pleynet ne s’est jamais identifié au milieu d’où il était censé venir ni à la misère qu’il traversa en faisant ses premiers pas. A plusieurs reprises, dans ses études critiques et dans son journal, il a montré comment une œuvre, et singulièrement celle d’Arthur Rimbaud, pouvait engager l’existence de celui qui la découvre et la lit. 1949. J’avais à peine seize ans lorsque je me suis trouvé seul à Paris. Je ne connais pas d’autre éducation. Découvrir en même temps Lautréamont, Rimbaud, la porte Saint-Denis, et le quartier des halles (…) Seize ans, la rue et la bibliothèque, le musée, les muses m’ont fais ce que je suis. Et je ne ressens rien différemment aujourd’hui où l’horizon est infiniment plus large(1). Et encore ceci : Première forme de résistance, je m’étais pendant plus d’un an, employé à lire chaque soir, et à apprendre par cœur, un poème de Rimbaud. Engagé dans quelques misérables tractations familiales ou sociales, je me récitais par exemple le début des « Poètes de sept ans »(2).
Rimbaud n’était pas assimilable, Pleynet ne le sera pas plus. Dans ces œuvres croisées, pas de Mère-Patrie, pas de Mère-Parti, pas de patrouillotisme, celui qui s’empara notamment des citoyens de Charleville Mézières en 1870. Rimbaud, en 1872, adéjà traversé le Parnasse. Un siècle plus tard, Pleynet travers le naturalisme, le réalisme et les provincialismes de la littérature de notre époque.
(p.157)
NOTES
1.Marcelin Pleynet, Situation, L’Infini n°72, hiver 2000.
2.Marcelin Pleynet, Situation, L’Infini n°84, automne 2003.
Cet extrait est issu de la conférence de Pascal Boulanger, qui a été prononcée le 17 mai 2004 à la Sorbonne, suite à une invitation de Pierre Brunel.
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Jongleur
Editions Comp’Act,
La Polygraphe, 2005

« Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer
de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche,
à droite, toutes les richesses flambant comme
un milliard de tonnerres. »
Rimbaud
(Extrait) JONGLEUR
Cherchant l’olivier des orages, il avale un sabre dans le cercle de sciure, jongle avec l’ombre d’un dieu, trébuche sur le tissu trop large. (p.19)
Le monde laisse jouer le désordre. Il n’y a jamais qu’une religion, celle de l’art. Toutes les volutes s’y accordent. (p.29)
Toute sorte d’étranges promesses se tiennent sous la lampe, dans les livres sculptés de neige et de rochers. (p.37)
(Extrait) LA NUIT
Avant que son cœur cesse de battre, il envoie son siècle et ceux qui l’occupent en enfer et vous, il vous garde en lui.
Qu’avez-vous touché en lui qui saigne ?
Infigurable.
(p.82)
(Extrait) SUR L’ABIME DU PARTERRE
Quelque chose commence, elle embrasse profond
(embrasse-moi encore plus profond, joli trèfle, romance). (p.105)
L’araignée cartésienne tissait des pièges de mort,
ne laissant à l’abri que le rêve et les jardins de mémoire. (p.125)
La barque était fixée à la rive et il n’y avait plus que la haine humaine, avec ses colloques d’amour, sous le regard du néant. (p.130)
C’était le nouvel Evangile : les enfants voulaient choisir eux-mêmes leur père et l’ignorance se répandait sur le monde entier.
On tuait plus vite et en plus grande quantité car la foule s’excitait de se sentir une foule.
Le seul droit était la force, la conscience n’existait plus.
En me concentrant sur l’immédiat je cherchai un endroit où m’endormir.
Une gamelle en fer bosselée gisait parmi les ruines.
A ses bords, on avait gravé un canot dansant sur la mer houleuse avec une inscription : Don’t forget the forlon man !
N’oubliez pas l’homme abandonné avec sa gamelle d’espérance !
(p.131)
J’étais dans un monde où la mort se reproduisait plus vite que la vie. (p.132)
■■■
Les horribles travailleurs
in « Suspendu au récit… la question du nihilisme »
Editions Comp’Act et les auteurs, 2006
-I-
Comment lire Rimbaud, comment lire Rimbaud et Pleynet aujourd’hui, dans l’actualité d’aujourd’hui, et en quoi ces deux présences poétiques s’imposent dans notre propre présent ? J’ai découvert l’œuvre poétique de Rimbaud, et plus précisément Une saison en enfer et les Illuminations au moment même où je lisais les trois premiers livres de Marcelin Pleynet : Provisoires amants de nègres, Paysages en deux suivi de Les lignes de prose et Comme. Nous sommes alors dans les années 1977-1978. J’ai vingt ans. J’ai vingt ans et je sais déjà ce qu’il en est de la servitude ambiante, de ses aménagements et de la résistance qu’il s’agit de lui opposer. Moi aussi, je n’ai pas d’autres diplômes que ceux que je me donne en tenant compte de mes expériences quotidiennes dans les divers quartiers de Paris. Je n’ai encore rien écrit, je me contente de puiser dans la Bibliothèque. J’opère des choix, je m’attache à quelques singularités, j’intègre et je rejette, je découvre l’importance de la revue et de la collection Tel Quel, je suis sensible aux écrivains qui refusent les dérives platoniciennes et je saisis très vite que là où la poésie est dérisoire la société est une société des « amis du crime » : les hommes y vivent et y meurent ensemble en enfer.
Pleynet ne s’est jamais identifié au milieu d’où il était censé venir ni à la misère qu’il traversa en faisant ses premiers pas. A plusieurs reprises, dans ses études critiques et dans son journal, il a montré comment une œuvre, et singulièrement celle d’Arthur Rimbaud, pouvait engager l’existence de celui qui la découvre et la lit. 1949. J’avais à peine seize ans lorsque je me suis trouvé seul à Paris. Je ne connais pas d’autre éducation. Découvrir en même temps Lautréamont, Rimbaud, la porte Saint-Denis, et le quartier des halles (…) Seize ans, la rue et la bibliothèque, le musée, les muses m’ont fais ce que je suis. Et je ne ressens rien différemment aujourd’hui où l’horizon est infiniment plus large(1). Et encore ceci : Première forme de résistance, je m’étais pendant plus d’un an, employé à lire chaque soir, et à apprendre par cœur, un poème de Rimbaud. Engagé dans quelques misérables tractations familiales ou sociales, je me récitais par exemple le début des « Poètes de sept ans »(2).
Rimbaud n’était pas assimilable, Pleynet ne le sera pas plus. Dans ces œuvres croisées, pas de Mère-Patrie, pas de Mère-Parti, pas de patrouillotisme, celui qui s’empara notamment des citoyens de Charleville Mézières en 1870. Rimbaud, en 1872, adéjà traversé le Parnasse. Un siècle plus tard, Pleynet travers le naturalisme, le réalisme et les provincialismes de la littérature de notre époque.
(p.157)
NOTES
1.Marcelin Pleynet, Situation, L’Infini n°72, hiver 2000.
2.Marcelin Pleynet, Situation, L’Infini n°84, automne 2003.
Cet extrait est issu de la conférence de Pascal Boulanger, qui a été prononcée le 17 mai 2004 à la Sorbonne, suite à une invitation de Pierre Brunel.
-I-
Comment lire Rimbaud, comment lire Rimbaud et Pleynet aujourd’hui, dans l’actualité d’aujourd’hui, et en quoi ces deux présences poétiques s’imposent dans notre propre présent ? J’ai découvert l’œuvre poétique de Rimbaud, et plus précisément Une saison en enfer et les Illuminations au moment même où je lisais les trois premiers livres de Marcelin Pleynet : Provisoires amants de nègres, Paysages en deux suivi de Les lignes de prose et Comme. Nous sommes alors dans les années 1977-1978. J’ai vingt ans. J’ai vingt ans et je sais déjà ce qu’il en est de la servitude ambiante, de ses aménagements et de la résistance qu’il s’agit de lui opposer. Moi aussi, je n’ai pas d’autres diplômes que ceux que je me donne en tenant compte de mes expériences quotidiennes dans les divers quartiers de Paris. Je n’ai encore rien écrit, je me contente de puiser dans la Bibliothèque. J’opère des choix, je m’attache à quelques singularités, j’intègre et je rejette, je découvre l’importance de la revue et de la collection Tel Quel, je suis sensible aux écrivains qui refusent les dérives platoniciennes et je saisis très vite que là où la poésie est dérisoire la société est une société des « amis du crime » : les hommes y vivent et y meurent ensemble en enfer.
Pleynet ne s’est jamais identifié au milieu d’où il était censé venir ni à la misère qu’il traversa en faisant ses premiers pas. A plusieurs reprises, dans ses études critiques et dans son journal, il a montré comment une œuvre, et singulièrement celle d’Arthur Rimbaud, pouvait engager l’existence de celui qui la découvre et la lit. 1949. J’avais à peine seize ans lorsque je me suis trouvé seul à Paris. Je ne connais pas d’autre éducation. Découvrir en même temps Lautréamont, Rimbaud, la porte Saint-Denis, et le quartier des halles (…) Seize ans, la rue et la bibliothèque, le musée, les muses m’ont fais ce que je suis. Et je ne ressens rien différemment aujourd’hui où l’horizon est infiniment plus large(1). Et encore ceci : Première forme de résistance, je m’étais pendant plus d’un an, employé à lire chaque soir, et à apprendre par cœur, un poème de Rimbaud. Engagé dans quelques misérables tractations familiales ou sociales, je me récitais par exemple le début des « Poètes de sept ans »(2).
Rimbaud n’était pas assimilable, Pleynet ne le sera pas plus. Dans ces œuvres croisées, pas de Mère-Patrie, pas de Mère-Parti, pas de patrouillotisme, celui qui s’empara notamment des citoyens de Charleville Mézières en 1870. Rimbaud, en 1872, adéjà traversé le Parnasse. Un siècle plus tard, Pleynet travers le naturalisme, le réalisme et les provincialismes de la littérature de notre époque.
(p.157)
NOTES
1.Marcelin Pleynet, Situation, L’Infini n°72, hiver 2000.
2.Marcelin Pleynet, Situation, L’Infini n°84, automne 2003.
Cet extrait est issu de la conférence de Pascal Boulanger, qui a été prononcée le 17 mai 2004 à la Sorbonne, suite à une invitation de Pierre Brunel.
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PASCAL BOULANGER : de Fusées&Paperoles à Jamais ne dors
■■■2008/...■■■
Fusées&Paperoles
Chroniques de poésie
Ed. Act Mem, 2008
Un écrivain & un journal anthologique
« lisant, cessant de lire, relisant et écrivant, je sors de moi-même, de l’emphase et de l’éternel reportage. Je lève et je baisse les yeux, je suis soudain très jeune ou très vieux, je suis sans regret. J’entends les mots, les phrases, j’entends autre chose. Et c’est toujours, à chaque reprise du livre, à chaque nouvelle lecture, un état neuf du langage qui se dessine, un espace de plaisir qui se crée ».
Dans « La QuinzaineLittéraire» de janvier 1996, Gérard Noiret présente Pascal Boulanger comme « lecteur de Nietzsche (…) de Joyce, de Clément Rosset, mais aussi des poètes comme Pleynet ». Par ailleurs, de Serge Martin on peut lire : « bibliothécaire, poète, lisant, faisant tel jour ceci ou cela… », et aussi, lors d’un entretien en 2005 : « solitaire intempestif en bute à bien des incompréhensions mais une force incommensurable semble tenir son aventure d’écrivain dans une tension vive entre une joie inextinguible et un prophétisme nourri de fusées ». Fameuses fusées qui pourraient aussitôt nous interroger sur l’auteur dans sa manière de nous ouvrir sa bibliothèque en homme d’esprit, autant qu’un certain Baudelaire n’a-t-il pas écrit une partie de ses « journaux intimes » dans le recul nécessaire pour un ton le plus détaché. Car, ici, aucune place à la polémique mais plutôt à une critique qui se veut sans concessions.
Patiente traversée de la « masse des pratiques poétiques contemporaines en France », souligne Claude Minière, pour l’auteur des Fusées et Paperoles ce n’est pas tant de savoir si une œuvre est poésie ou prose. Dans un entretien avec Philippe Forest, pour la revue Art Press en avril 2008, Pascal Boulanger précise :
« Dans mon livre, j’appelle poésie les textes qui fondent l’Histoire. Tenter une fondation poétique de l’Histoire avec ses débâcles et ses joies intimes, c’est ouvrir un monde – un présent du monde – qui marque un acte de rupture radicale avec la logique meurtrière des communautés ».
(Extrait de « Pascal Boulanger et l’engagement du poète dans le dégagement", Nathalie Riera - Note parue dans la revue La Pensée de Midi/Actes Sud, n°27 - Mars 2009)
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Poésie politique in « La poésie est dans la rue – 101 poèmes protestataires pour aujourd’hui » Editions Le Temps des Cerises, 2008
Au programme de notre éducation nationale s’inscrit le message préétabli et l’analphabétisme encouragé par l’éducation à l’image et la priorité à l’expression orale (Ségolène Royal lors d’états généraux de la lecture et des langages, la même qui proposera, durant la dernière campagne électorale, la démocratie participative, cette farce où la doxa s’agite en vain). L’oubli de l’essentiel n’est jamais que l’échec d’un refoulement volontaire. On comprend mieux, par conséquent, que l’art aujourd’hui ne soit plus qu’un secteur de l’affairement culturel et que cet affairement s’identifie de plus en plus à la demande sociale – citoyenne – et à l’opinion générale.
(p.69)
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Jamais ne dors
Editions Le Corridor Bleu, 2008
(dernière parution)
Dans son dernier livre, Pascal Boulanger nous reçoit et on se laisse recevoir : il n’y a plus de démarcation entre là-bas et ici, hors de soi et en soi. Désormais il y a « éclat et silence de ce qui passe et n’est plus là », en d’autres termes il y a l’amour, qui selon P.B. se définit comme « l’histoire d’une folie, d’un espace ouvert à l’insensé (…) un amour qui se multiplie en ses voyages ».
Avec « Jamais ne dors », nous sommes invités à entrer dans la vérité, à rejoindre comme dans la musicalité d’un songe exil et miracle. Le texte multiplie à sa manière ses propres échappées dans le songe d’un espace-temps sensible, traversé d’aucun ressentiment, espace où se joue l’amour, autant sa grâce que son abîme.
Le déploiement du temps semble n’avoir lieu que dans ce qui s’endort, « en plein dans le sommeil », à cet endroit de l’absence et de l’exil si nécessaires à l’amour de combler l’être malgré le manque. C’est dans la séquence qui suit que se définit au mieux l’amour comme rencontre insufflant au poète de se porter sans crainte et sans faillir vers ce qu’il nomme l’amour absolu :
C’est un amour absolu
S’il s’abaisse, je le vante. S’il se vante, je le vante davantage
Un amour qui n’a pas de lien
Qui se révèle dans la distance
Dans le corps qui est tout entier dans la voix
Un amour qui ne rêve pas de perversion
Qui se situe au-delà de toute interprétation
Qui ne met pas, contre ses yeux, la parole du destructeur.
L’amour absolu ? Avec lui qu’il apprend, avec lui qu’il peut encore s’enrouler « dans la chaleur en dessinant les contours de l’instant », avec lui qu’il est rendu, non pas esclave à l’aimée, mais avec ce qu’il lui reste de plus libre et de plus enjoué, pouvant ainsi accueillir cet absolu et l’abriter dans sa demeure silencieuse. Chez P.B. l’aimée est une évadée, qui seule connaît la sensualité du repos et du sommeil. Mais elle est aussi et surtout « une parole sans reproche qui autorise l’écriture, en souligne la beauté ».
Quand un regard vous reçoit c’est un regard qui vous soutient et vous met en demeure de vous dérober à tout ce qui est haïssable et vous éloigne du « simple fait d’exister ». Avec l’évadée se déroule ce « qui n’est que de passage » comme peuvent l’être « Le songe/L’extase/Et la tendresse ». Et c’est parce qu’il y a exil, séparation, manque et absence que d’aimer de toute éternité n’est ni vain ni insensé. Sous la plume de P.B. l’évadée est la passante, l’étrangère, celle qui ne se tient pas « à l’étroit de l’asthme ! ». Elle est faite de tous les contrastes et de tous ces verbes qui la vantent et font la force d’aimer, et qui n’est rien d’autre que de vivre délié, dénoué, élargi. L’aimée peut fuir à tout moment, c’est dans le sommeil qu’elle disparaît et c’est dans son sommeil à elle que l’aimé peut dormir.
A la question : qui est-elle ? Elle est ce qu’elle-même ne sait pas et ce qu’elle ne veut même pas savoir, répondrait Pascal Boulanger. La vérité et l’amour ne sont pas à savoir. D’ailleurs, comme tous ses livres précédents, nous retrouvons cette même volonté infaillible de ne pas défendre l’amour mais le prôner contre « la parole du marchand ». Et lorsqu’un poète est ainsi visité par la grâce et l’abîme d’aimer et d’être aimé, comment rêve et réalité peuvent-ils se prolonger dans un même espace-temps, et trouver accord contre ce qui en soi ne triomphe plus ? Très vite, nous pouvons retrouver notre position d’esclave ou de naufragé, lorsque des lèvres toutes frémissantes nous les quittons pour retourner « aux bouches tremblées d’épuisement ». Et néanmoins, toute demeure en soi est-elle en péril ou sous la menace de s’effondrer : « Il y a ce retournement inattendu de la malédiction en exultation ».
Pascal Boulanger précise que l’amour est seul au monde. Seul, mais arraché à « l’ordre fou des hommes » aux « passions tristes », à l’aversion, à l’idolâtrie, à la haine de l’amour et au « règne où le divin ressemble à un viol ».
Notre époque est-elle à cette « parole qui n’aime pas », s’il y a bien une vérité à laquelle nous pouvons souscrire : « Lutter contre le mal est lui faire trop d’honneur ». Et parce que l’amour est solitude et retrait, on ne peut ni l’épuiser ni disposer de lui, seulement se laisser envahir par sa bienveillance qui se déverse à brassées dans le sommeil du monde.
Dans L’art de l’éphémère (Figures de l’art 12), Alicja Koziej range Pascal Boulanger parmi les poètes majeurs du XXème siècle, citant Jules Supervielle, Pierre Reverdy, Saint-John Perse, Philippe Jaccottet, André du Bouchet.
« Allègre traversée de la littérature », selon les termes de O. Penot-Lacassagne, pour ma part, j’y ajouterai : vivante traversée d’un écrivain confronté à l’amer du quotidien, mais dont l’art n’est pas de donner libre carrière à l’aphasie et au vide anémiant, mais de convoquer avec joie et rage le sum, ergo cogito : cogito, ergo sum (Je vis encore, je pense encore : il me faut encore vivre, car il me faut encore penser).
(Lecture de Nathalie Riera parue dans la revue Imp’Act d’ici & ailleurs, N°2, 4ème trimestre 2008)
Et je reçois, je suis reçu : toute hors de moi et toute en moi, toute là-bas et aussi toute ici.
(p.13)
Quelqu'un est là, soudain, qui n’était rien pour toi
Là où je n’étais pas mais où brutalement je me trouve.
Quand l’éclair d’un signe déchire la trame du monde, je suis en demeure d’être là, dans cette déchirure, ou de m’anéantir
Car on n’entre pas dans la vérité si ce n’est pas l’amour
Et les commis, au service du monde, me jettent la pierre !
(p.17)
Elle prend garde à la tentation de l’abîme, mais s’en tient proche car sans sa résonance, que peut-elle entendre du monde ?
(p.35)
Quand les mots manquent parce qu’ils sont épuisés
(p.36)
Elle est amour et ne veut même pas savoir ce qu’est l’amour
(p.41)
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10 mars 2009
Poétique du "retrait"
■Poésie
contemporaine■ ©Dossier réalisé par Nathalie Riera Avec l’aimable complicité de Pascal Boulanger -Décembre 2008- Petite introduction à une poétique du « retrait »
Parler de poésie, ce n’est ni discourir ni s’affairer dans de molles célébrations, mais plutôt donner à ce vocable toute sa fulgurance, en ce sens que le poète ne joue sur aucune autre scène que celle de l’engagement, du parti pris, de la conscience du tragique de l’Histoire. Et à la manière d’un Rimbaud, dont toute sa poésie nous « parle » d’un engagement du poète dans « la bataille d’hommes », au plus fort du paradoxe, cet engagement n’aurait-il pas pour revers fondamental le retrait du poète ? Repli qui n’est certes pas décrochement ou éloignement, mais la garantie d’un recul, ou plus précisément, d’un retrait dans l’amour et le tremblement, au cœur du paysage poétique où retrouver la mesure, pour au mieux déjouer la démesure du monde contemporain, ses polémiques et ses cohues, ses tristes lamentations et ses emportements. « Délire du monde à traverser et détachement à trouver – voilà la règle » (p.74), nous dit Pascal Boulanger.
Voici le point focal des livres de Pascal Boulanger, on le retrouve notamment dans ses essais et anthologies Une action poétique de 1950 à aujourd’hui (1998), Le corps certain (2001), Les horribles travailleurs (2006), et tout dernièrement dans Fusées ξt Paperoles (2008) : « Résister au dressage social, au ressentiment, aux passions tristes, ne peut s’affirmer que dans le retrait » (p.9). Et la radicalité du retrait chez Pascal Boulanger ne suppose aucunement l’indifférence pour ses contemporains. Au contraire, et comme il le dit si justement, la censure n’étant plus dans l’action d’interdire mais de jeter le voile sur notamment les écrits poétiques, il s’agirait alors de montrer comment textes et poèmes, aussi différents et divergents soient-ils, ont tous pour point commun de résister à « l’industrie de l’oubli ».
Précisons que chez cet écrivain, l’engagement du poète ne veut pas dire poésie engagée. Chez lui, ce serait plutôt l’engagement du poète dans son lien avec l’énigme, c’est-à-dire avec sa propre énigme. Celle d’écrire pour vivre. Et quant à l’engagement du poète, cela signifie qu’on n’écrit pas pour se plaindre mais pour ne cesser de relancer l’activité de la pensée critique. En un mot, la pensée critique du point de vue de Pascal Boulanger se résumerait à une activité qui permet l’éveil et non la haine, et l’écriture de se définir comme geste ou moyen de transformer la vie. Et si nous concédons à la poésie un rôle de célébration, c’est de haut lyrisme dont il s’agit, Pascal Boulanger citant sur ce sujet Martine Broda (p.116) pour son « magnifique essai » L’amour du nom, Ariane Dreyfus et Une histoire passera ici, Paul Louis Rossi, pour lequel « Toute poésie est d’essence lyrique », puis, dans l’extrait d’un entretien avec Henri Deluy (p.143) pour la revue Java en 1994 : « l’engagement du poète dans le poème ».
Autre thème majeur qui traverse l’œuvre de Pascal Boulanger, aussi bien dans ses poèmes que dans ses essais : l’habitation. Mais une habitation qui déjoue le lien social et l’enchaînement de ses contraintes. Une habitation faite de séditions, afin de combattre toutes les formes nouvelles de nihilisme.
(Extrait de « Pascal Boulanger et l’engagement du poète dans le dégagement", Nathalie Riera – 2008)
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09 mars 2009
L'invention du clin d'oeil
ENTRE ESSAI & POЄSIE
En haut du pré avec Richard Skryzak
N°1
©Photo : Richard Skryzak – coll. privée
L’invention du clin d’oeil
Bon pied !
Bon œil !
Devise du vidéaste
En campagne
Hypothèse
Avant le langage
Avant la peinture
Avant le rire
La peur
Le désir
La perversion
La création
L’intelligence
La conscience de la mort
Que trouve-t-on ?
Le clin d’œil
En un éclair
La création du sens
Au-delà du regard
En deçà de la vision
Le visible fait signe
Un clin d’œil
Le regard change
Parole visuelle
Séduction
Complicité
Avertissement
Respect
Silence
Presque rien
Le flux optique
Du Désir
Œuvre désormais
A visage découvert
Entrevoir
Entrapercevoir
Pour mieux voir
Les tensions visuelles
L’Entrevision
Révèle
L’histoire de l’art produit quoi ?
Du point de vue
De la cécité
De l’aveuglement
Du coup d’œil
Mais peu de clin d’œil
Et pourtant
Les grands dispositifs picturaux
Van Eyck Les époux Arnolfini
Holbein Les ambassadeurs
Rembrandt La ronde de nuit
Vélasquez Les ménines
Courbet L’atelier
Duchamp Le grand verre
Que sont-ils ?
Véritables énigmes
Autant de clins d’œil
Adressés au regardeur
La photographie viendra
Régime mécanique
Obturation optique
Le clin d’œil devient cliché
La citation une référence
La référence une citation
Le cinéma bouge
Battements d’images
Clignotements du réel
L’œil du cinéaste
Vertov
Rejoint celui du spectateur
Hitchcock
La vidéo c’est « je vois »
Tout le monde le sait
Tout le monde le dit
Mais qui le voit ?
Qui voit vraiment
De quoi il s’agit ?
Vision infirme
Cyclopéenne
Au royaume des images
Les vidéastes sont borgnes
Ouvrir l’œil
Le bon
Pour ne pas manquer la cible
Sacrifier l’un
Pour offrir à l’autre
Le champ libre
Mélies
Voyage dans la lune
Bunuel
Un chien andalou
Monet
Ce n’est qu’un œil
Dit Cézanne
Mais quel œil !
Monet
L’ancêtre de la vidéo
L’histoire de l’œil est morte !
Vive l’histoire du clin d’œil !
Origine de la vision artistique
Fondement du regard décalé
Amputé pour mieux focaliser
Les surprises du réel
Œuvrer dans la création
C’est toujours
Faire un clin d’œil
Au monde
Warhol
Le Prophète
Nouvelle église esthétique
Célébrité pour tout le monde
Le temps d’un quart d’heure
Au moins ça
Et non pas
Tout homme est artiste
Toute la différence tient là
Connu, oui
Créateur, on verra
Et où ça ?
Galerie ?
Musée ?
Centre d’art ?
Non
Télé-réalité
Un exemple ?
Loft story
Emblème visuel ?
Justement
Un clin d’œil…
Richard Skryzak 2009








